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France-Gouvernement Castex: l’hyperprésidence consacrée

ANALYSE

Le gouvernement choisi par Emmanuel Macron confirme sa droitisation avec la nomination de proches de Nicolas Sarkozy à des postes clés. Avec Jean Castex à Matignon, l’Elysée a fini d’effacer le poste de premier ministre. Et concentre tous les pouvoirs.

L’entourage d’Emmanuel Macron avait promis des « surprises ». Le nouveau gouvernement annoncé par le secrétaire général de l’Élysée Alexis Kohler, lundi 6 juillet au soir, n’en aura réservé qu’une seule : la nomination d’Éric Dupond-Moretti au ministère de la justice. L’avocat médiatique, pourfendeur de ce qu’il appelle « la dictature de la transparence », et qui s’était tristement illustré lors du procès de Georges Tron en s’attaquant vivement aux plaignantes en particulier et aux féministes en général, succède à Nicole Belloubet à la Chancellerie.

Pour le reste, le président de la République a surtout joué aux chaises musicales. Sur les 31 ministres annoncés – 17 femmes et 14 hommes –, 23 participaient déjà au gouvernement d’Édouard Philippe. Plusieurs ont d’ailleurs conservé leur portefeuille, en l’élargissant parfois : Jean-Yves Le Drian au Quai d’Orsay, Florence Parly aux armées, Jean-Michel Blanquer à l’Éducation nationale, la jeunesse et les sports, Bruno Le Maire au ministère de l’économie, des finances et de la relance, Olivier Véran aux solidarités et à la santé, Frédérique Vidal à l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation…

Le nouveau gouvernement conserve exactement les mêmes équilibres politiques que le précédent : Jacqueline Gourault et Marc Fesneau, tous deux proches du patron du MoDem François Bayrou, gardent la cohésion des territoires et les relations au Parlement, le président d’Agir, Franck Riester, est remplacé à la culture par l’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy Roselyne Bachelot mais devient ministre délégué auprès du chef de la diplomatie, en charge du commerce extérieur et de l’attractivité.

Sans surprise là encore, Christophe Castaner quitte Beauvau. C’est l’ancien ministre chargé de l’action et des comptes publics Gérald Darmanin qui lui succède. Ce proche de Nicolas Sarkozy, toujours visé par des investigations concernant une accusation de viol, de harcèlement sexuel et d’abus de confiance – ce n’était « pas un obstacle » à sa nomination, a cru bon de préciser l’Élysée –, obtient là l’un des postes clés du gouvernement. Il prend notamment la charge de la sécurité intérieure, des libertés publiques, de l’immigration, des cultes et de l’organisation des scrutins électoraux.

L’ancien élu Les Républicains (LR) lorgnait sur le ministère de l’intérieur depuis un long moment. Il a beaucoup joué, comme Jean-Michel Blanquer, dans l’inflexion identitaire du président de la République. À Beauvau, il travaillera  aux côtés de l’ex-secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, à présent en charge « de la citoyenneté », qui est quant à elle remplacée par Élisabeth Moreno. Originaire du Cap-Vert, et seul visage non blanc du gouvernement, cette dernière était jusqu’alors directrice générale Afrique du groupe Hewlett-Packard (HP).

Pour sa première interview, accordée au « 20 heures » de TF1 vendredi soir, le premier ministre Jean Castex avait donné le ton, en citant trois valeurs auxquelles il se dit attaché : la responsabilité, la laïcité et l’autorité. « Je ne peux pas admettre certains comportements, certaines déviances, certains replis sur soi, certains communautarismes », avait-il développé s’agissant de la deuxième, en mélangeant des sujets qu’Emmanuel Macron avait pris soin de distinguer pendant la campagne présidentielle, avant de sombrer à son tour dans un mélange des genres qui n’a plus grand-chose à envier aux discours de Manuel Valls.

Évitant l’expression maintes fois utilisée de « gouvernement de combat », le président de la République avait quant à lui indiqué dimanche soir, sur Twitter, qu’il souhaitait « un gouvernement de mission et de rassemblement ». En réalité, sa composition ne marque aucune rupture politique et tend au contraire à confirmer la droitisation croissante du chef de l’État et a fortiori de son socle électoral. Tout en envoyant des messages désastreux. L’Union syndicale des magistrats (USM) a d’ailleurs qualifié la nomination d’Éric Dupond-Moretti de « déclaration de guerre ».

Le nouveau garde des Sceaux est aussi un proche de la Sarkozie. Il est notamment très ami avec Thierry Herzog, l’avocat historique de l’ancien président de la République, qui sera, comme son client, jugé en octobre prochain pour « corruption » dans l’affaire dite « Paul Bismuth ». Avec son entrée au gouvernement, mais aussi avec l’arrivée de Jean Castex à Matignon, qui fut secrétaire général adjoint de la présidence de la République de 2011 à 2012, la promotion de Gérald Darmanin à Beauvau, ou encore la présence des anciens ministres Roselyne Bachelot et Bruno Le Maire, les sarkozystes sont désormais en majesté au sein de l’exécutif.

Victime du succès d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) aux municipales, le pouvoir n’aura pas réussi à se verdir. La députée La République en marche (LREM) Barbara Pompili, qui avait déjà occupé le poste de secrétaire d’État chargée de la biodiversité sous François Hollande, est certes nommée ministre de la transition écologique, en remplacement d’Élisabeth Borne, qui récupère le travail, l’emploi et la réinsertion. Mais la nouvelle numéro 3 du gouvernement, qui avait quitté les Verts avec fracas en 2015, n’a pas de bilan significatif à porter à son crédit. Au sein d’EELV, elle représentait plutôt la droite du mouvement écologiste.

Plus rien ne se décidera à Matignon

Sur l’aspect économique et social, Emmanuel Macron entend poursuivre sur la même lignée. Il a d’ailleurs maintenu Bruno Le Maire au ministère de l’économie et des finances, et nommé à la transformation et à la fonction publiques l’ancienne secrétaire d’État aux affaires européennes, Amélie de Montchalin, rapporteure de la commission des finances pour les lois de finances 2018 et 2019. À ce titre, elle avait été l’une des députés les plus en pointe pour la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et la « flat tax » sur les revenus du capital (PFU).

Le chef de l’État l’avait confirmé la semaine dernière, dans un entretien accordé à plusieurs journalistes de la presse régionale : il croit encore dur comme fer au« cap » qu’il s’est fixé en 2017. D’où sa volonté de relancer « dès l’été » la réforme des retraites, et son volet financier – avec une préférence pour un allongement de la durée de cotisation plutôt que pour l’âge pivot.

Interrogé sur une éventuelle remise en cause des 35 heures, Emmanuel Macron s’était contenté de répondre que « le débat que nous avions connu avant cette crise [sanitaire – ndlr] autour de la durée du nombre d’années de cotisation dans la vie [continuait] à se poser ». « Nous ne pouvons pas être un pays qui veut son indépendance, la reconquête sociale, économique et environnementale et être un des pays où on travaille le moins tout au long de la vie en Europe », a ajouté celui qui s’était déjà attaqué à ce sujet en août 2015, devant le Medef, alors qu’il était encore ministre de l’économie.

En démissionnant Christophe Castaner et Sibeth Ndiaye, remplacée au porte-parolat par Gabriel Attal, lui aussi macroniste de la première heure, le président de la République se sépare de deux de ses plus fidèles. Mais il en promeut un autre puisque Julien Denormandie, qui occupait jusqu’alors un poste de ministre délégué auprès de la ministre de la cohésion des territoires, devient ministre de l’agriculture. Aux 31 personnes déjà nommées, ou plus souvent renommées, s’ajouteront prochainement plusieurs secrétaires d’État.

Avec ce nouveau gouvernement, le chef de l’État assume une forme de continuité que la nomination de Jean Castex à Matignon, en remplacement d’Édouard Philippe, avait déjà annoncée : un homme, énarque, élu local, issu de la haute fonction publique et des rangs de LR, a succédé à un homme, énarque, élu local, issu de la haute fonction publique et des rangs de LR. L’ancien maire de Prades (Pyrénées-Orientales), qui se revendique d’un nébuleux « gaullisme social », l’a confirmé dans le JDD : « Nous ne sommes pas dans une logique de rupture politique par rapport à ce qui a été fait. »

Plus que le gouvernement ou même que son nouveau chef, c’est finalement le choix du directeur de cabinet de ce dernier qui en dit long sur la façon dont Emmanuel Macron compte aborder les deux dernières années de son quinquennat. En imposant Nicolas Revel rue de Varenne – ce qu’Édouard Philippe avait toujours refusé, lui préférant son ami Benoît Ribadeau-Dumas –, le président de la République a en réalité placé celui qui fut son fidèle binôme au secrétariat général de l’Élysée sous le quinquennat de François Hollande. Il a ainsi accaparé le peu de pouvoir qui lui manquait encore.

Dès 2017, le chef de l’État avait mis en place des conseillers communs entre les deux maisons, lesquels devaient officiellement permettre de faciliter la coordination. Ils étaient surtout le moyen le plus sûr, pour l’Élysée, de conserver une présence dans le cabinet du premier ministre. Cette fois-ci, certains conseillers de Jean Castex ont appris leur nomination directement par le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, avant même que le nouveau chef du gouvernement ne soit officiellement désigné.

Le message est clair : désormais, plus rien ne se décidera à Matignon. Quoi qu’en dise le principal intéressé – « Il n’entre pas dans les intentions du chef de l’État de faire de moi un subordonné voué aux tâches secondaires. Quand vous aurez appris à me connaître, vous verrez que ma personnalité n’est pas soluble dans le terme de “collaborateur” », a-t-il confié au JDD –, le peu de marges de manœuvre qui restait au premier ministre a été absorbé. Cette mainmise, justifiée par le fait qu’Emmanuel Macron ne souffrait plus que ses arbitrages passent au tamis des réunions interministérielles, vient parachever un mouvement entamé il y a fort longtemps.

Car le président de la République n’a jamais franchement caché son intention de jouer tous les rôles. Au tout début du quinquennat, il avait une première fois grillé la priorité à Édouard Philippe en s’exprimant devant les parlementaires réunis en Congrès de Versailles, la veille du discours de politique générale de son chef du gouvernement. Un an plus tard, il avait même envisagé de modifier la Constitution afin de dialoguer avec les élus des deux Assemblées, droit jusqu’ici dévolu au premier ministre.

Avec Jean Castex, le chef de l’État rejoue exactement la même comédie. Sur TF1 vendredi soir, le nouveau locataire de Matignon avait indiqué qu’il réaliserait son discours de politique générale « en milieu de semaine prochaine » – « avant la mi-juillet », avait-il rectifié dans le JDD. Mais dimanche soir, l’Élysée le contredisait déjà en faisant savoir à quelques journalistes que le président de la République s’exprimerait le 14 juillet, « probablement dans le cadre d’un entretien télévisé », et que la déclaration de son premier ministre suivrait« quelques jours après » – ce sera finalement le 15 juillet.

Alors qu’il se dit « très attaché » à la Constitution, Emmanuel Macron est en train de vider de son sens l’article 20 de cette loi fondamentale, qui indique que « le gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation ». Son hyperprésidentialisme assumé a définitivement installé l’idée selon laquelle« dans nos institutions, le chef de l’État fixe le cap, le premier ministre assure sa mise en œuvre », comme l’a souvent affirmé Édouard Philippe et comme l’a encore répété Jean Castex dans le JDD, livrant une définition pour le moins parcellaire desdites institutions.

La fonction de premier ministre avait déjà été largement affaiblie parl’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. Sa suppression complète est défendue par certains – comme François Hollande – dans le cadre d’une réforme institutionnelle plus large, qui permettait de rééquilibrer les pouvoirs du Parlement. Pour l’heure, le président de la République, pourtant désormais comptable de toutes les politiques menées par l’exécutif, n’est pas responsable devant les deux chambres.

Pendant la campagne de 2017, les équipes du candidat d’En Marche! avaient brièvement planché sur cette idée de suppression, avant de l’abandonner. En nommant un haut fonctionnaire sans existence politique, en lui imposant son cabinet, et en lui faisant bien comprendre qu’il n’aurait pas souvent voix au chapitre, Emmanuel Macron a renoué avec le principe, sans pour autant toucher aux institutions. Plus encore que ses prédécesseurs, il concentre désormais tous les pouvoirs.

Joko/Afp