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Fuites d’hydrocarbures, déversement de produits toxiques, déraillement de trains: Thiaroye, la poudrière !

Les habitants de Thiaroye sont pris au piège par des pollutions de l’air, du sol, des eaux de mer. Ces pollutions résultent des activités industrielles, des rejets des produits toxiques qui échappent des trains. À cela s’ajoutent les fuites d’hydrocarbures des pipelines de la Société africaine de raffinage (Sar). Dans ce reportage, les habitants ont reconnu qu’ils sont assis sur une bombe écologique.

Le tragique destin des quartiers en bordure de mer

Il devait faire bon vivre dans les quartiers de Thiaroye qui sont sous l’emprise de la brise marine. Tel n’est, cependant, pas le cas. Ces quartiers, situés au bord de la mer, sont le siège de toutes sortes de pollutions, sources de maladies, lesquelles ont poussé certains à vendre leur villa pour aller habiter ailleurs.

Les abords de l’imposant bâtiment de Royal céramique ne grouille pas. Les boutiques, les ateliers de réparation des réfrigérateurs et des cantines ont baissé leur rideau. Le coin ne s’est pas encore réveillé, ce dimanche 22 novembre 2020, à 9 heures, à part les charretiers couchés sur des sacs à moins de 10 mètres des rails, dans le quartier usine de Thiaroye Sur Mer. Ici, tous les jours, les charretiers côtoient la mort. « À la veille de la Tabaski, le train a sectionné les jambes et les bras d’un charretier du nom de Kara », rapporte Adama Thioune qui vit à Thiaroye Usine, depuis une trentaine d’années. L’échange réveille en lui des flots d’incidents qui auraient viré à la catastrophe, dans cette zone habitée amis coincée entre les usines, les rails et la mer. Lui, comme d’autres habitants de Thiaroye, est habitué à voir des images des sapeurs-pompiers qui débarquent sans crier gare et qui délimitent un périmètre de sécurité pour une décontamination. « Il n’y a pas longtemps, cette voie a été fermée à la circulation pour une opération de décontamination aux abords des rails. Un train avait déraillé et  déversé des produits toxiques », raconte Abdoulaye Guèye. Le bout de cette grande artère est un cul de sac formé par des usines de fabrication de boisson, de la verrerie, des dépôts, entrepôts, les Câbleries du Sénégal, des unités de transformation de poisson. Dans ce coin, on s’accommode de la dégradation du cadre de vie. Peu de personnes n’élèvent la voix contre la concentration des usines. « Nous demandons aux usines de faire encore plus d’efforts dans la dépollution, dans la décontamination du sol. Il y a un travail qui se fait », nous souffle le chef de quartier de Thiaroye Usine, Abdoulaye Guèye.

En contrebas des rails, derrière la maison du chef de quartier, des carcasses de véhicule, des moteurs, des cadrans forment des monts de ferraille sur un sol couvert d’huile noire. Entre des épaves, sous un hangar, deux teinturiers étalent les pagnes, les eaux violettes qui coulent sur une petite rigole se jettent dans une zone basse envahie par des plantes aquatiques. « La chance de Thiaroye, c’est la mer. Pourtant, durant l’hivernage, il est impossible de circuler, les routes étant entrecoupées », s’indigne un fonctionnaire à la retraite sous le couvert de l’anonymat.

Les belles cités de Thiaroye sur Mer, Thiaroye Azur ont perdu leur lustre au fil des décennies. Le sol est devenu le lit de toutes les pollutions. Le mal est plus profond et a atteint le Maastrichtien c’est-à-dire, la nappe riche en eau. « La Sones a cessé de faire des prélèvements sur la nappe de Thiaroye à cause des pollutions », rapporte le Professeur Seydou Niang, du laboratoire des eaux usées de l’Ifan.

Au Sud de Thiayoye, au bord de la route nationale, se trouve l’usine Senchim. Elle est isolée comme des bâtiments en construction. À partir de l’extérieur, on aperçoit les toitures rouillées des hangars. Les unités ne tournent plus du moins pas en plein régime. Cet arrêt n’efface pas les séquelles. À l’entrée du quartier Famara Ibrahima Sagna, un chef de famille, revenu du sport, prend de l’air, sur son perron. Il est témoin de plusieurs activités de mobilisation des populations contre les usines. Il pointe sa main sur une belle villa. « La maison là-bas appartenait à l’ancien Directeur des ressources humaines de la Poste. Il l’a vendue pour aller habiter ailleurs afin d’épargner sa famille du drame silencieux », avance Serigne Dieng. Au fur et à mesure que nous parcourons les ruelles sinueuses et sableuses du quartier Famara Ibrahima Sagna, plus nous croisons des victimes de la pollution comme El Hadj Coumba Ngom, reconverti dans la vente de foin. Sa maison jouxte le mur de Senchim. « Mon médecin traitant a été clair avec moi. Il  m’a dit qu’il ne me donnera que des calmants. Chaque 15 jours, je suis obligé d’acheter des médicaments. Je suis convaincu que beaucoup de personnes décédées dans ce quartier, ont contracté la maladie à cause de la pollution  », confesse le vieux El Hadji Coumba Ngom, le cœur lourd.

Habillé d’un polo bleu, la chevelure rase, le jeune Matar Nguer qui nous a rejoints confirme les complaintes du vieux Ngom. Lui  et des jeunes du quartier ont été sur le front pour la délocalisation de cette usine depuis des décennies. Le site a changé plusieurs fois de nom sans qu’il ne cesse d’émettre des particules nuisibles à la santé humaine et à l’environnement. «  Ma maman a les tiroirs de sa coiffeuse remplis de médicaments. Tout le monde souffre de maladies pulmonaires, à Thiaroye. Plus vous prenez de l’âge, plus ces pathologies se révèlent »,  constate Matar Nguer.

Des maisons sur les pipelines de la Sar

La maison de Assane Diop est à la frontière entre la cité Famara Ibrahima Sagna bien aménagée et le village de traditionnel de Thiaroye. Les deux zones d’habitations sont séparées par les rails. Cette zone est parcourue par des pipelines de la Société africaine de raffinage (Sar). Les déraillements des trains sont réguliers dans cette zone où sont enfouies les conduites d’hydrocarbures. « Il y a quelques semaines,  de l’acide a été déversée sur les rails. Tous ceux qui  vivaient à proximité étaient délogés. Des produits chimiques échappent des wagons du train et polluent la zone. À cela, nous pouvons ajouter des maisons construites sur les conduites de la Sar. Il y a des habitants qui perforent les conduites pour chiffonner du carburant. Le jour où ça va exploser, il y aura une catastrophe. On dit que Thiaroye est assis sur une bombe, ce n’est pas exagéré », semble se résigner Assane Diop qui a servi dans le domaine maritime pendant des années avant de prendre sa retraite. Aujourd’hui, il regrette d’être contraint de passer sa vie en sursis dans cette cité polluée. « Lorsque j’achetais cette parcelle, on m’avait dit que les rails seront délocalisés », raconte-t-il. Plus de trente ans après, les trains continuent de passer laissant sur son itinéraire des produits dangereux. Mais dans ce quartier, le temps de la résignation est révolu. La lutte pour la survie a donné naissance à une floraison d’associations et un collectif qui se battent pour sauver ce qui peut l’être avant qu’une catastrophe ne se produise.

JOKO/ Le Soleil