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Le Devoir d'Informer

Lettre Ouverte d’un Citoyen Sénégalais au Président de la République du Sénégal
(Prof. Dr. Abbé Nicolas DIENE)
 


Monsieur  le Président,
« Le pouvoir use ! ».
C’est l’avertissement qu’un Prélat africain, alors jeune Archevêque, avait lancé au Président de son pays. Cet avertissement fut une véritable prophétie ; car on sait ce qui s’est passé par la suite.
Aujourd’hui, Monsieur le Président, avec tout le respect et la déférence qui vous sont dus, en raison de votre statut et de vos éminentes responsabilités à la tête du Sénégal, il est de notre devoir de vous le rappeler : ‘‘Le pouvoir use !’’, et il use vraiment ! Il use surtout et inéluctablement ceux qui l’utilisent mal ou contre leurs adversaires et leur peuple. Aurait-il déjà commencé son œuvre ? Il vous revient d’en juger. Mais vous avez encore le temps de vous ressaisir, pour éviter un retournement que personne ne souhaite.
Monsieur le Président, le temps est quelque chose de précieux et de compté. Il détermine, en outre, les relations humaines, comme nous pouvons le déduire de cette antique sentence de la sagesse grecque : « kronos basanos tois anthropois estin » (le temps est un paramètre de mesure entre les hommes – le temps fait jurisprudence entre les hommes).
Ainsi, Monsieur le Président, n’attendez pas la consommation du temps qui vous reste avant la fin de votre mandat, pour vous demander pardon à Guy Marius Sagna, dont les deux dernières incarcérations, difficilement justifiables et d’une rare perversité, avaient fini de défrayer la chronique nationale et internationale, donnant du Sénégal le spectre d’un pays totalitaire. À quoi servirait-il de voir caricaturées votre mémoire et votre image dans les annales de l’Histoire présente et future du Sénégal et dans l’imagerie populaire des sénégalais ? Le mal qui a été fait à Guy Marius Sagna et à d’autres honnêtes citoyens, comme le Maire Khalifa Sall en d’autres circonstances, qui n’ont eu pour tort que de défendre les droits fondamentaux de leurs concitoyens ou de montrer des ambitions politiques légitimes, a eu pour effet de focaliser et de concentrer tellement de rancœurs autour de votre personne, Monsieur le Président, qu’il est urgent, à notre avis, que vous fassiez preuve d’un peu plus de sérénité et d’humilité. Guy Marius Sagna est un homme foncièrement bon, digne et altruiste. Peut-être même qu’il vous a déjà pardonné, conformément aux recommandations de Jésus à ses disciples : « Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi’. Eh bien, moi je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment des fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 43-45). « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez point et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez point et vous ne serez pas condamnés ; pardonnez et l’on vous pardonnera. Donnez et l’on vous donnera ; c’est une mesure bien pleine, tassée, débordante qu’on mettra dans votre tablier ; car, c’est la mesure dont vous vous servez pour les autres, qui servira de mesure aussi pour vous » (Lc 6, 36-38).
Khalifa Sall aussi est un homme bon, sobre, transparent et incorruptible. C’est un ami d’enfance à Grand-Yoff; et je suis fier de lui avoir rendu visite à la prison de Rebeuss, en août 2017. Au vu donc de l’injustice qu’il a endurée, je me permets également de vous renvoyer à la méditation de deux versets du Coran : le v. 263 de la Sourate 2, Al Baqarah, qui récite : « Une parole agréable et un pardon valent mieux qu’une aumône suivie d’un tort. Dieu n’a besoin de rien, et il est indulgent » ; et le v. 134 de la Sourate 3, Al-Imran, qui récite : « Qui sont ceux qui dépensent dans l’aisance et dans l’adversité, qui dominent leur rage et pardonnent à autrui ? Car Dieu aime les bienfaisants ».
Monsieur le Président, pour que le laps de temps qui vous reste à la tête de l’Etat ne pèse pas comme un malheureux sursis, il serait bon de le mettre à profit pour faire la lumière sur un certain nombre de situations : 1) Le fait d’avoir ‘‘posé le coude’’ -c’est votre expression- sur certains dossiers devant être soumis à l’examen de la Cour de Répression de l’Enrichissement Illicite (CREI), ne signifie pas qu’ils sont en état de péremption. Personne n’oublie que vous vous êtes servi de cette Cour pour condamner sans pitié le Ministre Karim Wade et fils de votre prédécesseur. 2) La question de Pétrotim, des contrats du pétrole et du gaz, des contrats miniers et autres contrats où le Sénégal est lourdement perdant, attend d’être élucidée. 3) Sur tous les scandales financiers évoqués depuis votre accession au pouvoir, et impliquant des personnalités de votre camp, vous êtes resté absolument muet. Nous voulons continuer à croire que vous ne protégerez personne ! Nous disons bien personne ! 4) Combien de dizaines de personnes ont été jetées en prison depuis votre accession au pouvoir, rien que pour avoir exprimé une opinion diverse, parfois scabreuse -il faut le reconnaître- sur la marche du pays, tandis que certains de vos partisans, sans être inquiétés, ont publiquement insulté ou taxé de terroristes et de salafistes des citoyens honnêtes de ce pays, ou encore traité de rebelles les habitants de toute une contrée. 4) Le problème des cartes électorales, ainsi que celui du fichier électoral qui avait servi aux catastrophiques dernières élections présidentielles, reste entier.
Monsieur le Président, le Sénégal serait-il subitement devenu ou en passe de devenir un narco-Etat ? En moins d’un an, entre 2019 et 2020, des tonnes de drogue dure, notamment de la cocaïne, ont été découvertes dans nos eaux territoriales et même sur les quais du port de Dakar. À propos de ces importantes découvertes, curieusement, ni vous, ni votre gouvernement, n’avez daigné apporter toutes les élucidations nécessaires ; et l’on est en droit de s’inquiéter de l’existence d’une réponse judiciaire appropriée. Il en est de même de la fabrication et du trafic de faux billets concernant des dizaines de milliards de francs CFA, et du blanchiment d’argent s’exerçant sur le foncier et l’immobilier. Drogue, trafic et blanchiment d’argent sale, et trafic de faux médicaments : voilà les pires ennemis du PSE. Avoir un plan aussi ambitieux, tout en protégeant de flagrants délinquants, en faisant preuve d’une bienveillance et d’une mansuétude exagérées, anachroniques et insensées à leur égard: c’est la meilleure façon de gangréner et de paralyser votre économie, et de mettre un coup d’arrêt au développement de votre pays.
Monsieur le Président, pour le laps de temps qui vous reste à la tête de l’Etat, vous avez tenté de vous forger une posture de leadership mondial, de défenseur de l’Afrique, de porte-parole des pays endettés. On ne saurait vous nier ce droit ; mais de grâce, ne mêlez pas le Pape François à vos prétentions ! Si le Pape devait venir au Sénégal, ainsi que vous en avez péremptoirement annoncé l’éventualité, au nom de je ne sais quel droit, nous Catholiques préférerions que ce soit dans le cadre d’une Visite Pastorale, et non pour servir les ambitions d’un individu ou d’une oligarchie. D’ailleurs, cinq jours après votre fameux entretien téléphonique du 04 mai 2020 avec le Pape François, ce dernier, s’adressant aux jeunes de l’initiative ‘‘Laudato Sí Alberi’’, a plaidé en faveur de la plantation, dans la région du Sahel, d’au moins un million d’arbres qui feront partie de la Grande Muraille Verte d’Afrique. Si le Pape évoque la Grande Muraille Verte, cela fait honneur à votre prédécesseur, qui en a eu la vision et l’initiative, et à vous-même qui avez déclaré vouloir « bâtir un Sénégal vert ». Voilà une idée du Pape François que vous auriez dû évoquer, encourager et appuyer. Voilà un chemin tout tracé pour démontrer un véritable leadership. Leadership d’abord dans votre pays, le Sénégal, par la défense des intérêts supérieurs de vos concitoyens ; même si cette voie n’est pas la plus courte pour acquérir ou entretenir une notoriété sur le plan international !
Monsieur le Président, les classiques latins avaient cette sentence : « Ignorantia mater omnium vitiorum est » (l’ignorance est la mère de tous les vices). Chez nous au Sénégal, la mère de l’ignorance, c’est l’analphabétisme. En 2013, l’Unesco estimait le taux d’analphabètes à 58% de la population sénégalaise ; taux qui a été revu à la baisse, compte tenu des alphabétisés en langue arabe et dans les langues nationales. Quoi qu’il en soit, on se demande ce qui a été fait pour éradiquer, ou au moins réduire drastiquement ce phénomène. En tous les cas, le plan stratégique pour l’éducation et la formation du Plan Sénégal Emergent prévoit l’éradication de l’analphabétisme en 2025, c’est-à-dire dans cinq ans (cf., PSE, n. 358, iii). Qui veut parier dessus ? Au demeurant, cet analphabétisme de près de la moitié de la population est soigneusement entretenu par les médiats de propagande, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils se sont détournés de leur vocation d’éducation des populations, au profit d’un voyeurisme intempestif et d’un griotisme louangeur, tonitruant et tapageur. Quand on a réussi à réduire au silence les forces critiques de la Nation, que sont les élites religieuses et intellectuelles, les partis politiques, les syndicats, certains groupes de presse et autres, combien n’est-il pas plus facile alors de manipuler le reste du peuple installé dans l’ignorance et la pauvreté, et réduit à une masse électorale mobilisable pour un simple sac de riz ? Il serait bon de prêter une oreille attentive à celui qui a pu dire que l’ignorance associée au pouvoir engendre la dictature ; associée à l’argent, elle engendre la corruption ; associée à la pauvreté, elle engendre le crime.
Cette dernière considération m’amène, Monsieur le Président, à citer quelques passages de deux de vos Discours à la Nation. De véritables professions de foi, dites avec le style et la conviction d’un tribun.
Sur la Bonne Gouvernance, par exemple, lors de votre prise de fonction, le 03 avril 2012 :
« Je tiens à ce que toutes les femmes et tous les hommes qui m’accompagnent dans l’exécution  du contrat de confiance qui me lie au peuple, comprennent et acceptent que cette mission ne crée pas une catégorie de citoyens privilégiés, au-dessus des autres et de la loi ».
« Cette charge se décline en un sacerdoce sans ambiguïté : il est question de servir et non de se servir ».
« Gouverner autrement, c’est bannir les passe-droits, le favoritisme et le trafic d’influence ; c’est mettre l’intérêt public au-dessus de toute autre considération  et traiter tous les citoyens avec la même dignité et le même respect. En outre, l’Etat et ses démembrements réduiront leur train de vie tout en restant performants ».
« Afin de rationaliser les dépenses budgétaires, éviter la dispersion de nos faibles moyens et revenir à l’orthodoxie administrative, j’ai décidé de ramener au strict minimum nécessaire la pléthore des Agences ».
« S’agissant de la gouvernance économique, je serai toujours guidé par le souci de transparence dans la gestion vertueuse des affaires publiques ».
« Je mets à ma charge l’obligation de dresser les comptes de la Nation et d’éclairer l’opinion sur l’état des lieux. Je compte restituer aux organes de vérification et de contrôle de l’Etat la plénitude de leurs attributions ».
« Dans le même sens, l’assainissement de l’environnement des affaires et la lutte contre la corruption et la concussion me tiennent particulièrement à cœur ».
« À tous ceux qui assument une part de responsabilité dans la gestion des deniers publics, je tiens à préciser que je ne protégerai personne. Je dis bien personne ! J’engage fermement le gouvernement à ne point déroger à cette règle ».
Sur l’Etat de Droit et la Transparence, dans votre Discours du 31 décembre 2015 :
« Dès mon accession à la magistrature suprême, j’ai engagé des réformes visant à stabiliser la Constitution, asseoir la bonne gouvernance et consolider la démocratie et l’état de droit. C’est notamment le sens des lois sur : le Code de Transparence dans la Gestion des Finances publiques ; la Cour des Comptes ; l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption ; la déclaration de patrimoine ; la réforme de l’organisation judiciaire… et enfin, c’est aussi le sens de l’adhésion de notre pays à l’initiative pour la transparence dans les industries extractives ».
Cela se passe de commentaire ! Reste à convaincre le peuple sénégalais et la communauté internationale que toutes ces belles paroles étaient vraiment sincères ! Si elles l’étaient, qu’est-ce qui s’est passé pour que nous en soyons arrivés à l’état de démocrature actuelle ? Car, pendant cinq bonnes années, nous avons eu droit à des discours de ce genre. Puis, plus rien ; et pour cause…
 
Voici enfin, Monsieur le Président, quelques propositions et conseils :

  1. Monsieur le Président, vous aviez positivement frappé les esprits en août-septembre 2012, soit quelques mois après la seconde alternance, en décidant de supprimer le Sénat et d’utiliser le budget qui lui était alloué, à la lutte contre les inondations. Or, aujourd’hui les conséquences économiques et sociales de la pandémie de Covid19 sont autrement plus tragiques et demandent une lutte sans merci, puisqu’il faut ‘’vivre avec’’. En toute logique, vous devriez pouvoir supprimer une des nombreuses autres institutions, tel que le Haut Conseil des Collectivités Territoriales (HCCT) et le Conseil Economique Social et Environnemental (CESE), et affecter les budgets qui leur sont alloués à la lutte contre le Coronavirus.
  2. Monsieur le Président, le débat sur un éventuel ‘‘troisième mandat’’ ou ‘‘troisième candidature’’ à l’élection présidentielle de 2024 n’a pas fini de polluer l’atmosphère politique et sociale, à cause de la position ambigüe que vous aviez exprimée devant les journalistes à ce sujet le 31 décembre 2019 : « Je ne dirai ni oui, ni non ! ». Le peuple a entendu, et attend impuissant et déçu. Ici, je veux encore invoquer l’autorité des Ecritures : dans l’Evangile, Jésus a cette sentence : « Quand vous parlez, que votre ‘Oui’ soit ‘Oui’ ; que votre ‘Non’ soit ‘Non’. Tout ce qui est en plus vient du Mauvais » (Mt 5, 37). Dans le Livre de l’Apocalypse, l’Ange de Dieu reçoit cette révélation pour l’église de Laodicée : « Je sais tes œuvres : tu n’es ni froid ni chaud. Que n’es-tu froid ou chaud ! Mais parce que tu es tiède, et non froid ou chaud, je te vomirai de ma bouche » (Ap, 3, 15-16). Dans le Coran, nous lisons à la Sourate 33, Al-Ahzab, 71-72 : « Ô vous les Croyants, craignez Dieu, et parlez avec franchise et sans ambiguïté. Il réformera pour vous votre conduite, et il vous remettra vos péchés… ». Cela dit, Monsieur le Président, il ne faudra pas attendre le dernier moment, pour prendre la décision qui va mettre le feu aux poudres : celle de briguer un troisième mandat à la tête du pays. Car alors, ce sera vous contre le peuple, qui ne se laissera plus berner par le verbiage contradictoire des soi-disant constitutionnalistes. Et vous serez seul !
  3. Monsieur le Président, la diversité des organes de contrôle de l’Etat (Inspection Générale d’Etat, Cour des Comptes, Office National de Lutte contre la Fraude et la Corruption, Agence de Régulation des Marchés Publics) est-elle un gage d’efficacité pour lutter contre la corruption et les détournements des deniers publics ? Oui, s’ils bénéficient de l’indépendance que vous leur faisiez miroiter dans vos discours et interviews de début de règne ; notamment le pouvoir de saisir la justice. Ces institutions sont-elles inutiles ? On n’aurait pas tort de le penser. Une preuve : le 31 janvier 2020, la Cour des Comptes vous présente les rapports concernant 2015, 2016 et 2017. Le 03 février 2020, vous annoncez la création d’une Commission pour exploiter ces rapports. Qu’en penser ? Est-ce une manière d’enterrer les dossiers de ceux qui ont été épinglés, comme l’ont publiquement exprimé des citoyens ? Mais, si l’idée même d’une Commission manque de pertinence, nous accepterions encore que vous la créiez, si c’est l’unique moyen de faire la vérité et de rendre justice aux contribuables sénégalais.
  4. Monsieur le Président, ce mois de juin est un mois crucial dans la promotion de l’environnement et du développement durable. Y sont célébrées la Journée Mondiale de l’Environnement et la Journée de l’Arbre, et. je voudrais saisir ce moment, pour vous proposer un moyen simple de réduire la pollution de l’air dans nos environnements immédiats : 1) Dans un premier temps : demander à chaque Ministre titulaire du Gouvernement (environ 40), à chaque Député de l’Assemblée Nationale (150), aux membres du CESE (120), aux membres du HCCT (150), de planter un arbre au courant du mois de juin et de l’entretenir pendant toute la période de la saison des pluies. Une simple addition nous donne 460 arbres et un symbole fort pour toute la Nation. 2) Dans un second temps, vous étendrez cette opération aux personnes travaillant dans les services de l’Etat (Ministères, Agences, Directions, etc.), puis à toute l’Administration, et ainsi de suite. Il n’y a rien de plus efficace pour contraindre moralement les populations, sans discours ni activités culturelles et sportives, à sauver leur environnement, pour laisser aux générations futures un Sénégal où il fait bon respirer.
    ​Monsieur le Président, disposant d’un pouvoir absolu et sans limites sur toutes les personnes et toutes les institutions du pays, vous pouvez y arriver.
    ​Respectueusement.
     
    Ce 07 juin 2020.
     
    Prof. Dr. Abbé Nicolas Diène
    Ancien Vicaire Judiciaire du Tribunal Ecclésiastique Interdiocésain de Thiès.
    Juge à l’Officialité Interdiocésaine des Provinces de Bordeaux et Poitiers.000
    nicodiene@yahoo.fr
    4, Impasse du Presbytère   17138 Puilboreau / Saint-Xandre (France).